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LE MONDE ÉVANGÉLIQUE |
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Articles divers
Les cent lieux de
la création
dans la poésie de Saint-John Kauss
par
Marie Flore Domond
2e partie
Aux prémisses de son inspiration dans Territoire d’allégeance, le poète est très à cheval sur le vide et les lacunes que peuvent occasionner les ondes du lointain. S’il faut pénétrer le sens profond de la citation qui précède le poème, on comprendra qu’il nous dévoile son plan de bataille à travers un allié de plume. Le temps impératif ne résonne pas sans raison dans la pensée de Jean-Claude Ibert qu’il a mis en épigraphe. Ce temps indique un besoin, une nécessité, une occasion stratégique, soit pour vaincre ou pour maîtriser quelqu’un ou quelque chose. Que peut signifier pour le poète le maxime suivant : «Il faut à l’absence un alphabet docile» ? La réponse se loge dans le premier fragment du poème Territoire d’allégeance. Soyons attentifs à chaque mot :
« nous faut-il autres chants pour menacer
le temps que refusent nos vieux
secrets et rêves
d’adolescents pleins d’amour et de sons
fondus dans la folie des rues
d’hommes et de paons amusés aux pas
d’esthètes engourdis dans la foulée des vents
qui se taisaient »
Ne percevons-nous pas un élan d’un Don Quichotte moderne, le chevalier qui lutte non pas contre le refus du temps, mais pour régulariser les entraves de ce dernier ?
« afin de soulager la solitude de tout ce qui vient de toi
les chants d’un monde indéfinissable
de longs poèmes à publier malgré le visage silencieux du poète
et aussi malgré les oiseaux fiancés du jour accompli
malgré l’enfant qui rit et les feuilles qui sourient
les chants de mon poème qui a le sourire triste et habile
« ne faut-il pas à la vie la mort des hommes
et des anneaux oubliés
des rêves redoutés au fond d’un grand charnier
des maladresses répétées au rouet de l’anonymat
l’alphabet originel dans la complicité de chaque crépuscule
si je cherche
davantage les hommes
et les femmes de chaque continent
à chaque silhouette d’ormes
jusqu’aux aisselles tristes du dormeur
c’est pour s’emparer des rêves sans os
et de tout ce que la nuit dit au matin
de tout ce qui a été déposé au fond d’un grand tiroir
dans l’insoupçonnable geste d’une étoile
accompagnée du vent »
(Territoire d’allégeance, in Le manuscrit du dégel, pp. 143-157)
Profitons de cette fenêtre ouverte sur le monde terrestre de l’auteur pour signaler plusieurs autres de ses poèmes. De fond en comble, il se sert de ses poèmes-témoins pour comptabiliser presque tout ce qui orne la surface de différents coins du monde en passant par les grands chemins (Métropoles, villes, cités, villages, cantons…), par les voies maritimes et les sillons aquatiques (Mer, océan, rivière, fleuve, étang, lac, source, chute, cours d’eau…). Il ne néglige donc aucun aspect urbain ou rural d’un territoire et de tous ses mystères.
(…)
« qu’il y ait lieu d’oublier la folie abondante des
hommes mes filles qui jouent du côté droit de la terre
ramassent à petits pas les trois pincées réglementaires et crient TERRE
mille terres dans la transe des vagues hallucinées qui vont et viennent accompagnées de passions monstrueuses Terres de flibustes concasseurs et concocteurs d’indécence que fréquentaient d’office nos filles les plus belles Terres sous la huppe du vent Caraïbes ramassant peines et pourboires
…j’ai pris connaissance de vos déboires sans aise ô boucliers de l’esclavage aux jeux de la chandelle Et j’en parlerai aux souverains des routes et des rivières »
(Archipel des Antilles, in Hautes Feuilles, à paraître)
Toujours dans le poème Archipel des Antilles, on y retrouve l’expression féconde et poétique d’un groupe d’Îles.
(…)
« j’en parle déjà avec le sourire d’hébétude sans
honneur ni fortune ô îles généreuses J’en parle au pan des murs à
l’ardoise taciturne étalée au grenier aux livres endormis qui ont soif
d’étreintes à l’amer souvenir de la fiancée délaissée à la
défaite ascétique de Montezuma et de Caonabo à l’amitié des insectes des
fleurs et des rizières
vous venez de quelques royaumes jusqu’en terre Yoruba / du Congo au Bénin ô étrange race soumise à la plénitude telle l’oiselle captive / tranquille mais qui a soif d’éternité Vous venez de terres naïves qui séduisent lieux dits de brèves accolades à Gorée Vous venez de quelques royaumes jusqu’en terre Dahomey aux épiphanies du rêve et de la démence ô fils de misère aux rafles des poètes
je suis pour cette mosaïque de chair neuve / noire du sang de
l’Afrique qui lape dégoûts et fleuves géants peuple d’antiphonaires
qui gît toujours dans la poussière comme une étoile immense en demi-pause
et sans espoirs
je suis pour cette race erratique / noire du premier des hommes primates immémoriaux qui ricanaient dans la nuit sauvage l’allogramme fou de ce continent macabre qui dit la nuit et ses chimères qui suffit aux mille lieues à parcourir dans la conquête mais dans la peine d’être homme du désespoir
Arawaks / Caraïbes / Taïnos / Ciboneys disparus hier dans l’océan
des rêves et de la ruée vers l’or des femmes hommes et enfants blancs comme la
neige et le coton qui parlaient à la terre / à l’espace de la parole courbée en
simulacres d’arc-en-ciel
ô peuples Sioux / Cheyennes / Apaches et Navajos Ô peuples frères des grandes prairies habités de longues saisons totémiques qui s’en vont encore nus et naufragés / têtes d’exil et de vaincus / visages pâles et ravagés par la sécheresse et les promesses
l’esclavage a fait peau neuve au beau mitan de cette géographie d’îles des morts et de regrets »
On reconnaît à travers ce poème toute la grandiloquence épique du poète :
(…)
« d’ici je bois au nom de la terre pour tous petites et
grandes Antilles habillées de l’ombre et de la déchéance territoires des
vainqueurs sans nulle posture souterraine
terres de migration souveraine
terres de poèmes et de poètes en liberté avec rire et bonheur
terres de sangs mêlés qu’il me soit possible aujourd’hui d’admirer
Cuba ô grandiose créature / magnétique et divine où le bât blesse
dans les veines de ceux qui aiment la liberté de chanter Fidel CASTRO
la Jamaïque aux longues tresses de montagnes désespérées / Bob
MARLEY / fils né de l’anxiété et de la musique / reggae de la présence et de
l’absence des térébinthes
Portorico : au filin d’un continent qui fait encore la fête à
l’éternel COLOMB / victime de ses voiliers ivres de mousse et d’écumes
fraîches
la Guadeloupe aux grands yeux infinis d’alcôve avec sa joie
créole et ses vieilles douleurs île distante où surgit le poète PERSE
comme une lampe en garde-fou
la Martinique tel un lierre grimpe / Aimé CÉSAIRE et ses vers
éternels / doux clichés sur les eaux où je m’installe bilingue auprès des
ondines
Trinidad : grelot de pluie / douce comme une larme d’aquarelles /
muette comme un noyé et cet étang de rêves et de désirs NAÏPAUL
à la tombée des regards et des monceaux de sa voix définitive
la terre envahie toujours de la mer des flots et des vagues
D’abord Colomb en plein délit océanique qui défie les lois de la relativité
soufflant maux aux équipages forfaitaires de l’Espagne en fête
et ses inquisiteurs / bourreaux d’hier assoiffés d’or de sang <br>
et de la femme indigène
Incas / Aztèques / Toltèques / Mayas tous frères devant dieux et les hommes aux grands voiliers si fiers et triomphants de la mer et de ses vagues mortelles depuis l’Espagne / depuis Lisbonne »
Tout un bilan des complaintes du poète face à l’odieux et irresponsable génocide des «conquistadors » venus d’Europe :
(…)
« finies toutes ces filles nues aux seins dorés de rocou toutes
ces plages qui accueillent dans la mélasse solitaire poissons d’eau douce et un
giron d’acacias à mettre aux enchères
finies toutes ces femmes accompagnées de l’enfant qui vit plein de bonheur et de promesses tous ces guerriers nus d’allégresse revenant de la chasse pleins de sourires et de baisers à partager avec la caciquesse
finies toutes ces journées précipitées de rencontres inoubliables dans la forêt des dieux Pan des hommes en transe qui retracent debout la marche à suivre de leurs conquêtes à venir
je vous plains ANTILLES à n’en plus finir avec les mots de la mémoire des flibustiers et corsaires (Cortès ou Francis Drake) partageant les terres et cette chanson anémique naviguant d’une main et détruisant de l’autre journaux intimes / hiéroglyphes et papyrus qui vous tenaient tant à cœur
toute cette érudition disparue et cette paroisse anonyme et ce gamin non
identifié Et la voix de ce premier né (tue) qui fit le tour des manèges
et des îles
je nomme parfois ces yeux mouillés que vous posez entre moi et la solitude unique présence avide de l’enfance infidèle à vos yeux qui écartent la nuit du meunier et qui regardent les dieux endormis / déshabillés par les nuages dans la sérénité imaginée du souffle de la mer
toutes ces caves nourries de mots et de mensonges envoyés à l’Europe / aux infantes de Castille / à la fiancée du Maure et aux nobles abbesses des Asturies
tous ces échantillons d’hommes et de femmes des îles présents dans l’océan perdu / d’équations impossibles / de bâillements infinis dans d’incessantes douleurs catalanes si tant que dure la traversée
toutes ces tueries à la tombée des coupoles de neige
d’hommes des îles vierges qui pensaient à la santé des lucioles
tous ces baisers à haute voix qui ne pardonnaient pas ô
temps mémorisé dans l’oubli des morts et du poème
ô souvenance
je vous plains ANTILLES car je bois aujourd’hui à votre source vive de l’eau du silence et des salutations du matin amante rien que pour moi et mes yeux si petits comme des lutins pâles dans la nuit
je vous plains sans vous imaginer quelque part dans la foulée des hommes à bras ouverts des hommes debout qui ont fait la vie / qui ont défait la mort quelque part aux aguets de la rose travestie / de ma réponse à la lettre du cacique épuisé »
À suivre
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