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Libre opinion - Lettre à la gouverneure générale
François-Simon Labelle  29 avril 2010  Canada
Article publié sur le site du journal ledevoir.com

Madame Michaëlle Jean, je me permets de faire entorse au protocole de la cour vice-royale et de vous adresser cette missive sans vous donner du très honorable, car votre mandat de gouverneure générale tire à sa fin et ne sera pas renouvelé. Puisque vous serez bientôt déchargée du faix de la couronne, l'heure du bilan de votre court règne approche.

À Radio-Canada, autrefois, le vote populaire des cotes d'écoute ne vous fut jamais guère favorable. Vous fûtes pourtant, à ce qu'on dit, la première gouverneure générale choisie par sondages et groupes témoins. C'est une épreuve que l'on n'imposa sans doute pas à Ray Hnatyshyn, qui fut un gouverneur général correct et donc infiniment meilleur que vous. Votre nomination permit de détourner l'attention d'un autre sondage dont tout le monde parlait à l'époque, celui mené par la commission Gomery dans les profondeurs de la corruption du parti qui vous avait nommée. Vous deviez apporter un je-ne-sais-quoi au rien du tout du règne de Paul Martin, mais ce ne fut pas suffisant pour empêcher les barbares conservateurs qui se pressaient aux portes d'Ottawa d'entrer au 24, rue Sussex et d'en chasser votre bienfaiteur.

Votre ascension au trône se fit dans la controverse. On vous reprochait d'avoir levé votre verre à l'indépendance dans un obscur documentaire; sans doute le réalisateur avait-il abusé du montage pour malicieusement dénaturer vos vues. Des voix s'élevèrent au Canada pour que vous renonciez à la citoyenneté d'un pays ami, ce qui fut fait avec empressement. Vous dûtes également vous délester de quelques amitiés devenues encombrantes, ce qui fut expédié sans sentiments, car Ottawa vaut bien une messe. Votre entrée fracassante et peu protocolaire annonçait déjà ce qui marquerait votre passage à Rideau Hall: la popularisation et la dénaturation à l'extrême d'une fonction autrefois protocolaire et décorative.

Exerçant par délégation les pouvoirs du monarque anglais, vous vous deviez d'être au-dessus des partis et de respecter un devoir de réserve. Cela ne vous empêcha pas de pourfendre l'option politique d'un parti d'opposition, puis de prendre fermement position pour la campagne d'Afghanistan alors même que le Parlement était divisé à ce sujet. Plus récemment, vous avez imputé au Canada une responsabilité dans le génocide au Rwanda et demandé pardon au nom de votre pays alors que le premier ministre ne souhaitait pas, à tort ou à raison, s'avancer aussi loin. Je suppose que vous paierez les éventuelles réparations de votre poche...

Loin de servir l'État dans le respect des prérogatives de l'exécutif et des législateurs élus, vous vous êtes servie de votre fonction pour influencer le débat public alors que vous devriez être au-dessus de celui-ci, et sans montrer d'égards pour la retenue, l'impartialité et le respect du gouvernement légitimement élu qui constituaient l'essence même de votre charge avant que vous n'en fassiez un instrument des caprices de son titulaire et un spectacle grotesque aussi peu appétissant que le phoque cru que vous avez mangé en prenant soin d'inviter les caméras.

Pendant que l'économie canadienne souffrait de la récession et que le déficit se creusait, vous multipliiez les voyages à l'étranger, indifférente au coût de ces futilités et grisée par la politesse de vos hôtes. Il devint alors évident que votre conception de la monarchie s'approche plus de celle de Marie-Antoinette que de celle d'Élisabeth II.

En plus de fournir un repoussoir à ceux qui prennent la monarchie constitutionnelle au sérieux, vous laissez un héritage empoisonné en créant deux funestes précédents de prorogation du Parlement au bon plaisir du premier ministre canadien, dont les pouvoirs sont déjà sans équivalent en Occident. Cette suspension du débat démocratique permise par votre servilité, flagornerie ou manque de sagesse n'apportera rien de bon, mais avec un peu de chance, elle vous laissera une petite place dans nos manuels d'histoire.

Si vous voulez vraiment vous démarquer et montrer que vous avez le bien de vos sujets à coeur, je me permets de vous faire une suggestion. Au lieu de demander à l'État de fournir quelques millions de dollars aux fins de la création d'une fondation vouée au financement de vos projets personnels semblable à celles richement dotées en faveur de vos prédécesseurs par le gouvernement canadien, pourquoi ne pas vous abstenir de recourir aux fonds publics et donner l'exemple en cette période où le Canada est aux prises avec des choix difficiles? Il vous restera tout de même votre indécente pension... mais je doute fort que vous placiez le bien public avant vos fins particulières, car toute votre action comme gouverneure générale laisse penser le contraire.

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François-Simon Labelle, Montréal

Source : http://www.ledevoir.com/politique/canada/287911/libre-opinion-lettre-a-la-gouverneure-generale

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Réplique d'un lecteur

 

Mes hommages, Michaëlle!
Matthieu Roy-Décarie - Laval
  1 mai 2010  Canada
Article publié sur le site du journal ledevoir.com

Dans mon Devoir du 29 avril dernier, j'ai lu une lettre d'opinion qui m'a mis hors de moi. On y tenait des propos malheureux sur Michaëlle Jean. Prétendant faire le bilan de ses années au poste de gouverneure générale, l'auteur François-Simon Labelle tire de tous bords, tous côtés, égratignant la carrière journalistique de Mme Jean, prêtant des intentions manipulatrices à son conjoint réalisateur et pourfendant à peu près tout ce qu'elle a pu dire ou faire au cours de son mandat. «Servilité», «flagornerie», «caprices», «spectacle grotesque»... tout y passe.

Monsieur, sachez qu'on peut ne pas être d'accord avec quelqu'un sans verser dans la hargne et la méchanceté.
Comme le disait élégamment Barack Obama: «We can disagree without being disagreeable.»

Je remercie cependant l'auteur de ce déversement de fiel insupportable de me donner l'occasion de remercier Michaëlle Jean d'être ce qu'elle est, c'est-à-dire une femme exceptionnelle et inspirante.

Michaëlle, que vous ayez été un franc-tireur, cela est une lapalissade et, en fait, je vous en félicite. Vous avez été d'une audace rafraîchissante et vous vous êtes servi de cette tribune, non pas pour être une potiche décorative qui sombrera presque dans l'oubli, comme plusieurs de vos prédécesseurs, mais bien pour avoir un impact et promouvoir des valeurs extraordinaires chaque fois que vous avez jugé bon de le faire.

Intelligence et sensibilité

Je suis souverainiste depuis bientôt quarante ans et je ne partage pas toutes vos opinions, loin s'en faut, mais cela ne m'empêche pas d'apprécier le parfait mélange d'intelligence et de sensibilité qui vous habite. Comme on dit vulgairement: vous avez le coeur à la bonne place. Bien sûr, je n'ai pas vraiment apprécié le détournement de sens du 400e anniversaire de la fondation de Québec auquel vous vous êtes associée, ni les épisodes de prorogation du Parlement.

Certaines de vos actions étaient sûrement discutables, mais avec une personne aussi raffinée et cultivée que vous, on peut justement discuter. C'est malheureusement ce que semblent incapables de faire certaines personnes, et il y en a quelques-unes dans ma famille politique, qui ne savent que cracher sur tous ceux qui ne pensent pas comme elles. C'est dommage, car la souveraineté me semble être une cause respectable et légitime qui mérite mieux que ces grandes gueules fanatiques. La cause que je défends mériterait quelqu'un comme vous. Mais je rêve.

Utopie

Michaëlle, vous avez droit à votre opinion sur le pays et je la respecte même si je ne la partage pas. Votre vision du Canada me semble une utopie pleine de bonnes intentions, mais sachez que, si elle était réalisable, j'embarquerais avec vous sans hésiter. Cela dit, le monde a besoin d'idéalistes comme vous, de gens généreux qui sont un antidote au cynisme et à l'arrogance des pisse-vinaigres comme l'auteur de votre condamnation sans appel qui s'est exprimé dans mon journal.

En fait, vous êtes une des rares personnes dans le camp fédéraliste qui ne m'a pas fait honte d'être Canadien au cours des dernières années. Je ne serais pas surpris qu'un sondage sérieux vous range parmi les gens les plus respectables et les plus estimés de la population.

Honorable...

Je vous souhaite que ce passage houleux à Ottawa vous permette de faire un bilan réaliste, d'apprendre des erreurs que vous avez pu commettre, de vous réjouir de l'impact très positif que vous avez souvent eu, et vous serve de rampe de lancement pour réaliser les projets qui vous sont les plus chers et les plus personnels, car je suis convaincu qu'ils seront nobles (dans le bon sens du terme).

En terminant, vous me pardonnerez de vous appeler simplement par votre prénom, mais je crois que vous n'avez absolument pas besoin d'un titre pompeux pour le précéder. «Très honorable», vous l'êtes... naturellement.

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Matthieu Roy-Décarie - Laval

Source : http://www.ledevoir.com/politique/canada/288121/mes-hommages-michaelle

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