LE MONDE ÉVANGÉLIQUE
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DOSSIERS

Note de l'éditeur : Il y a quelques jours, le pasteur René Auguste a fait parvenir au journal une critique de la thèse de Jean Fils Aimé " Vodou, je me souviens ".C'est un excellent travail qui mérite des félicitations. Nous remercions notre frère d'avoir choisi notre journal pour en faire la divulgation. Nous espérons que nos lecteurs apprécieront ce texte et ne tarderont pas à nous faire parvenir leurs réactions.
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À lire : Réaction à la critique de la thèse de Jean Fils Aimé       

Vodou, Je me souviens : Le combat d’une culture pour sa survie,
  Une anguille et un tissu d’ambiguïtés et de contradictions.
(Fin)
Par Rév. Dr Jean-René Auguste

Vodou, je me souviens, Le combat d’une culture pour sa survie ou une anguille

Autre point fondamental voulant qu’il n’y ait pas de compatibilité entre l’objet d’analyse et l’avorton, c’est la position qu’occupe le Seigneur Jésus-Christ. Ici, les différences des croyances sont plus tranchées que jamais. La thèse croit que « Le Christ qui sauve n’est pas tant un être d’ailleurs qu’un personnage du dedans, du tréfonds…» (La thèse, Page 206). L’avorton est viscéralement opposé à pareille conception. Dans sa logique à lui, c’est une bourde que d’avoir une telle conception, parce que le type de rapport que le Seigneur Jésus-Christ tisse avec le pécheur est abondamment défini dans la Bible. Tous les textes qui en parlent affirment avec force qu’il s’agit d’un rapport d’extériorité.

Pour éclairer la lanterne de la thèse, citons à vol d’oiseau quelques uns de ces textes qui n’ont besoin d’aucune interprétation pour livrer la plénitude de leur sens : « Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés, et je vous donnerai du repos. (Matthieu 11 :28). ». « Voici, je me tiens à la porte, et je frappe. Si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui, je souperai avec lui, et lui avec moi.» (Apocalypse 3 :20). Tout est clair. Si on veut parler de rapport d’intériorité, d’intimité avec le Seigneur, il faut sortir du contexte des loas, car le Seigneur n’a de rapport intime qu’avec ceux qui croient en lui et l’invoquent lui seul. « Tu ne te prosterneras point devant elles, et tu ne les serviras point. Car moi, l’Éternel, je suis un Dieu jaloux qui punit l’iniquité des pères sur les enfants jusqu’à la troisième génération et à la quatrième génération de ceux qui me haïssent.» (Deutéronome 5 :9).

Si quelqu’un pense que le seul fait de porter le nom de croyant chrétien ou de dire qu’il est un croyant chrétien, sans avoir effectivement Christ le Sauveur, le garantit de l’enfer, il a le droit dans l’œil jusqu’au coude et il se fourvoie lamentablement. Au jour du jugement dernier, il sera dans la même situation que Perette et le pot au lait de Jean de La Fontaine. Bien sûr, il aura à dire non pas : Adieu veaux, vaches, cochons, couvées, mais : Adieu salut, paradis, gloire et félicité éternelles. Car alors son rêve se volatilisera et il sera dans la pleine lumière devant le Grand Trône Blanc pour être jugé et condamné par le juste Juge.

Nous devons mettre au jour l’implication découlant du rapport d’extériorité que le Seigneur Jésus-Christ tisse avec le pécheur. Si le rapport en est un d’extériorité, il est tout à fait certain que celui qui le tisse ne vient pas du dedans voire du tréfonds comme le laisse entendre la thèse. L’avorton protestant croit que le Christ, le Sauveur, vient du ciel selon l’Évangile de Jean qui nous dit au verset 17 du chapitre 3 que «Dieu, en effet, n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour qu’il juge le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui.» En Luc 4 :18, Jésus confirme la déclaration qui précède : « L’Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu’il m’a oint pour annoncer une bonne nouvelle aux pauvres; il m’a envoyé pour guérir ceux qui ont le cœur brisé, pour proclamer aux captifs la délivrance, Et aux aveugles le recouvrement la vue, pour renvoyer libres les opprimés, pour publier une année de grâce du Seigneur.». Le verbe envoyer renvoie à deux lieux tout à fait différents : celui d’où vient l’envoyé et celui vers lequel l’envoyé se dirige.

C’est clair comme du cristal, le Christ qui sauve ne vient pas du dedans voire du tréfonds. Il vient d’ailleurs. Il vient du ciel. Il est le porteur de l’Évangile, la Bonne Nouvelle venant du Père céleste. Ce que confirme un ange qui a été envoyé aux hommes de bonne volonté : «Car, dit-il, je vous annonce une bonne nouvelle, qui sera pour tout le peuple le sujet d’une grande joie : C’est qu’aujourd’hui, dans la ville de David, il vous est né un Sauveur, qui est le Christ, le Seigneur. »

Y a-t-il compatibilité entre l’objet d’analyse et l’Évangile de Jésus-Christ? En théorie, c’est non. Dans la vraie vie aussi, c’est non. À preuve, le locuteur fut le chouchou de toute la communauté évangélique. Il fut très apprécié pour son savoir-dire et sa vigueur intellectuelle. On avait emprunté à Corneille cette phrase bien tournée pour parler de lui : « Aux âmes bien nées, la valeur n’attend point le nombre des années.» Mais, depuis la parution de la thèse où il est écrit que «Nos recherches sur le concept de la culture nous ont littéralement transformé» (La thèse, Page 213), il est devenu, dans l’esprit de certaines gens, un corps étranger, et dans l’esprit d’autres, un personnage excru en faveur de qui l’ensemble de la communauté évangélique intercède devant le Père céleste. Ce à quoi on s’attend, c’est au retour de la brebis au bercail. Quel bonheur serait-ce pour la communauté de le revoir dans ses rangs! Dans toute société, il y a de mauvaises langues qui parlent, parlent, parlent et parlent encore. Qu’on se le tienne pour dit! Nous, nous ne sommes pas là pour porter de jugement de valeur. Le cadre normatif dans lequel nous nous enfermons à double tour ne nous permet pas de prendre ce biais. Nous ne nous intéressons qu’aux côtés logiques et empiriques de la thèse.

À ce sujet, une question surgit : est-ce que l’inexistence d’éléments compatibles est synonyme d’impossibilité de dialogue? Certainement non. Car c’est pour avoir et pour maintenir le dialogue que l’avorton protestant est sur la terre. L’ordre qui lui est intimé indique pourquoi il est sur la terre : «Allez; faites de toutes les nations des disciples, les baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, et enseignez-leur à observer tout ce que je vous ai prescrit.» (Matthieu 28 :19). Justement, c’est pour qu’il y ait dialogue que le Fils, en Jean 17, a prié le Père céleste de ne pas ôter du monde l’avorton protestant. «Je ne te prie pas de les ôter du monde, mais de les préserver du mal.» (Jean 17 : 15).

Enfin, le dernier concept qui fait problème dans la thèse est le concept de culture. La thèse glisse sur ce concept. Elle commence par présenter l’approche anthropologique de la culture, en citant plusieurs auteurs et en dégageant les implications anthropologiques en lien avec cette approche (Page 94 à Page 97). À la page 97, la thèse apporte sa propre définition de la culture : « À la lumière des susdites remarques, dit le locuteur, nous sommes en mesure de proposer la définition suivante de la culture :

Le mode d’être au monde d’une collectivité donnée. Ce mode d’être au monde forme un tout cohérent et complexe qui englobe la vision du monde, le mode de vie, la langue, les croyances et les mentalités. Elle constitue ce qui dans la société unit les individus les uns aux autres et représente en même temps ce qui distingue telle communauté de telle autre. Il définit globalement le cadre de vie dans lequel l’individu évolue et s’enrichit par des phénomènes multiples d’échanges et d’emprunts contractés aves les peuples environnants et des apports individuels.»

Avant toute considération sur la culture, constatons si ce n’est une contradiction, du moins, une tendance à ravaler l’avorton protestant. Si la culture est un tout cohérent et complexe qui «définit le cadre de vie dans lequel l’individu évolue et s’enrichit par des phénomènes d’échanges et d’emprunts contractés avec les peuples environnants et des apports individuels», si elle permet des emprunts et des échanges, c’est qu’il y a importation. Doit-on comprendre que l’avorton est placé à mille pieds sous terre, ou doit-on comprendre qu’un embargo doit être mis sur ses importations qui ont fait tant de bien à toute une catégorie de gens? Doit-on comprendre que cet embargo est nécessaire, pour qu’il soit contraint «de cesser d’importer les modes d’adoration des églises protestantes de l’Occident..»? (Page 209)

Voyez-vous! La thèse semble avoir un compte à régler avec l’avorton protestant. Quel mal a-t-il fait? Quels sont les chefs d’accusation qui pèsent contre lui? Voyons les choses sous un autre angle. Est-ce parce que l’Occident est trop pourri qu’il faut prendre une distance par rapport à lui et par rapport à ceux qui cherchent refuge dans son sein? Bien qu’on change l’angle de vision, il y a toujours un angle mort, car on ne saisit pas le bien fondé d’un embargo sur les produits que l’avorton protestant estime avoir le droit d’importer et qui ont fait, dans le passé et aujourd’hui encore, tant de bien à diverses catégories de gens. Néanmoins, il y a une vérité simple comme bonjour qui se situe dans le champ de vision de la thèse; fort malheureusement, elle ne la perçoit pas. Cette vérité, c’est qu’«au sein d’une même culture, les différences entre deux individus peuvent être aussi grandes, si ce n’est davantage, qu’entre la moyenne des membres de deux pays ou de deux cultures différentes.» (A. Cardon, 1992, P.16). Puisqu’il en est ainsi, puisqu’aucun rayon du soleil de la vérité n’éclaire le problème de l’embargo, ce coin sombre qui est immensément riche en faits intéressants et où, n’était le cadre normatif qui limite nos mouvements, on fouillerait à cœur joie, allons là où la lumière luit intensément. Allons à la culture qui est glissante comme du «Kalalou», dans la langue de Voltaire, on dirait, comme une anguille.

Avant tout, il est bon de citer C. Dussart, un Phd de l’Université d’Ottawa qui s’est penché sur le phénomène culturel. Voici ce qu’il en dit : «Devant la multitude de travaux qui, de près ou de loin, ont utilisé le concept de culture, il serait bien difficile et téméraire de donner une définition qui satisfasse non seulement les anthropologues mais aussi les ethnologues, les sociologues, les linguistes, les psychologues, les politologues, les historiens, les géographes et les économistes!» (1993 : P.298). Dans la même veine, Dussart soutient qu’il existe plus de 164 définitions de la culture.

La thèse a concocté sa propre définition. On ne peut lui en vouloir d’avoir jeté son dévolu sur l’approche anthropologique de la culture. En pays de démocratie, chacun est libre de choisir et d’importer ce qui est bon pour lui et pour l’environnement. Tout le problème tourne autour de la pertinence de la définition choisie. La thèse parle de l’objet d’analyse comme étant la culture du peuple Haïtien. Mais la thèse ne reconnaît pas les Haïtiens comme peuple, car comment peut-on définir la culture au sens collectif sans mettre en exergue les artefacts ou les moyens techniques nécessaires à la maîtrise de la nature rebelle? Dans le contexte où la thèse parle de la culture, il faut non une définition anthropologique, mais une définition ethnologique où l’on fait clairement ressortir l’aspect technologique. Même les sociétés antédiluviennes avaient des moyens techniques pour affronter la nature rebelle. L’objet que la problématique isole pour l’étudier exige une autre définition qu’on peut emprunter à Pierre Angers :

«La culture, entendue au sens collectif, consiste en l’ensemble des modèles affectifs, intellectuels (et idéologiques), institutionnels dans lesquels les individus d’un groupe donné vivent et conçoivent leurs relations avec le monde, avec les autres individus et avec eux-mêmes. Ces modèles donnent signification à l’existence, aux activités de tous ordres, aux relations entre les hommes; ils expriment les valeurs partagées dans le groupe et que la société considère comme étant les finalités de l’organisation sociale, de la décision politique, du développement technologique et économique, humain et social. Se trouve ainsi constitué un ensemble organique où chaque valeur particulière, chaque coutume, chaque façon d’agir doivent être comprises comme élément du système global; une innovation partielle a toujours une portée sur l’économie du système culturel ainsi entendu. » (Relations, no.351, P. 197)

Cette définition nous donne le tout cohérent et complexe dont parle la thèse. L’absence de la dimension technologique dans la définition usinée par la thèse se traduit par la présence d’un peuple tronqué, amputé. On peut en l’occurrence parler d’un nano-peuple. Or, il se trouve que les Haïtiens sont un peuple comme tous les autres, et il a comme tous les autres sa propre technologie. Remarquez. Nulle part au monde on ne peut faire comme Barbancourt. Cette industrie a une technologie de pointe pour produire le rhum le plus délicieux, ce nectar typiquement haïtien qui chatouille agréablement les papilles gustatives. Remarquez la différence entre la cassave haïtienne et la cassave dominicaine. Come on! Malgré la catastrophe du 12 janvier, Haïti du troisième millénaire ne peut être placé dans le même contexte que celui du Pithécanthrope.

Cela dit, la définition que la thèse donne de la culture convient tout à fait à ce qu’on appelle culture organisationnelle. L’inconscient bien souvent trompe la vigilance du moi-sujet le plus conscient. Il y a là une loi sociologique extrêmement intéressante que nous ne sommes pas en mesure d’expliciter ici, vu qu’elle n’est pas inscrite à l’horizon de notre démarche critique. Passons à pieds joints dessus. Et revenons à nos moutons.

Quand on parle de culture, il faut toujours préciser et il faut toujours se rappeler que ce concept s’applique autant à une société globale qu’à des organisations qu’on trouve au sein de cette société globale. Lorsqu’on veut mettre l’accent sur la culture d’un peuple, il faut savoir qu’on a affaire non à la culture au sens anthropologique ( du grec anthrôpos= homme et logos = discours), mais à la culture au sens ethnologique (du grec ethnos = peuple et logos = discours). Un peuple n’est pas un homme. Le discours sur lui comporte plus d’éléments dont le chercheur doit tenir compte. Quand ce dernier parle de peuple dans un contexte culturel, s’il ne tient pas compte du facteur technologique, il ne sait pas de quoi il parle.

Le locuteur est compulsivement attiré vers la définition anthropologique de la culture. Une telle définition semble être son dada, dans la mesure où il y revient à tout bout de champ. Dans sa pensée à lui, «si l’on demande à l’Haïtien-vodouisant ce que le vodou représente pour lui, il dira qu’il est à la fois sa religion car, il lui permet d’entrer en relation avec le divin, c’est-à-dire, le surnaturel, mais il répondra aussi qu’il est sa culture au sens où les anthropologues emploient ce concept, c’est-à-dire, d’une capacité de symbolisation propre à une société donnée et au sens d’un système collectif de signes et de significations propre à une collectivité.»(La thèse, Page 132)

La manière dont le locuteur jongle avec le concept de culture porte à dire que la culture est une chambre noire. On s’y perd, si l’on y entre sans un spot-light. L’impression que l’on a, c’est que le locuteur se perd en chemin. Pourquoi dit-on ça? À la page 133, il confond la culture au sens ethnologique avec la culture au sens anthropologique. Voici ce qui est écrit : « la culture d’un individu ou d’un peuple est un tout complexe. Il recèle des aspects matériels, intellectuels et religieux.» Il y a là un problème sérieux. Dussart que nous venons de citer établit très clairement que la rigueur qui caractérise la science va toujours dans le sens d’une distinction entre l’approche anthropologique de la culture et l’approche ethnologique de cette dernière. Écoutons un autre expert sur ce sujet : « Bien que, dans divers pays, on désigne sous le nom d’anthropologie culturelle ce qu’en France nous appelons ‘’ ethnologie ‘’, nous opterons ici pour le terme ethnologie, qui correspond mieux à notre champ d’investigation et qui recouvre plus spécifiquement la culture.» (L. Messadié, 1986, P.19) C’est terriblement flou que d’écrire «la culture d’un individu ou d’un peuple.» Car depuis que le monde est monde, aucun individu n’est capable de maîtriser la totalité de la culture de son peuple. Aussi faut-il le dire : « Tout ce qui est culturel n’a toutefois pas nécessairement la même importance dans la vie d’un individu. » ( M. Audet,1998, P. 48)

Et puis, sur quelle base s’arroge-t-on le droit de mettre un individu au même niveau qu’un peuple? Faire ça est plus que flou. Pour de vrai, il est dangereux. L. Messadié est très clair sur ce point. Voici ce qu’il en pense : « En ce qui concerne la définition de la culture, il nous paraît donc que nous pouvons à nous seuls pour le moment signer un constat d’échec de la sémantique. Prise au sens ethnologique, elle mène aux pires saccages…» (L. Messadié, 1986, P.21). Dans le même ordre d’idée, nous nous devons de souligner que de manière spécifique, on parle de la culture d’un individu, quand le focus est mis sur ce que tous les experts s’accordent à appeler la culture humaniste. À la page 133, le locuteur parle des aspects matériels de la culture. L’expression aspects matériels ne peut compenser le vide technologique qu’on trouve dans la définition que la thèse a usinée à la page 97.

Cela dit, quand on veut mettre l’accent sur la culture d’un peuple, on doit sans faute se faire à l’idée qu’on a affaire à la culture au sens ethnologique (ethnos=peuple et logos=discours). Dans le cas contraire, on parle de la culture organisationnelle pour certains et institutionnelle pour d’autres. En somme, que l’on dise organisationnelle, ou que l’on préfère institutionnelle, cela revient au même. Dans les deux cas, on a affaire à une sous-culture. Par exemple, General Motors est une entreprise américaine. Ses travailleurs ont intériorisé par la socialisation les valeurs de la société américaine. Mais comme entreprise, General Motors a des valeurs, des modèles de comportement, des croyances et des symboles qui lui sont propres et qui s’inscrivent dans une sous-culture. Quelle qu’elle soit, une sous-culture se définit toujours « comme étant un ensemble complexe de valeurs, de croyances, de convictions et de symboles qui définissent comment une entreprise doit conduire ses affaires.» (Y. Bertrand & P. Guillemet, 1989, P.122) À la place d’entreprise, on peut mettre groupe, si l’on veut.

Nous disons tout cela, pour faire remarquer que depuis le premier jour où le gouvernement haïtien a délivré des lettres patentes aux dignes représentants de l’avorton protestant, le colosse a perdu son omniprésence, cet attribut qui transpire à travers la thèse. Pire, il a perdu sa capacité à faire courir tous les Haïtiens avec ses enjeux. En effet, sur le plan strictement religieux, les enjeux qui peuvent faire courir un vodouisant ne sont pas capables de faire courir un produit légitime de l’avorton. Pourquoi? Parce que l’avorton axe son vécu sur d’autres valeurs, d’autres croyances, d’autres modèles que ceux du colosse. Est-ce qu’il cesse d’être Haïtien pour autant? Du tout pas, parce que la culture haïtienne ne se réduit pas à l’objet que la thèse analyse.

Dire qu’il n’est pas possible d’être Haïtien sans être vodou (La Thèse, Page 115), ou encore, faire du colosse ce par quoi tout Haïtien respire, c’est poser sur la société haïtienne un regard qui cherche à la montrer sous le jour d’une société archaïque caractérisée par un «état d’indistinction et d’homogénéité originel». Durkheim, un des fondateurs de la sociologie nous dit ce qu’il en est de ces sociétés où «tout le monde….admet et pratique, sans la discuter, la même religion; les sectes et les dissidences sont inconnues : elles ne seraient pas tolérées. Or, à ce moment, la religion comprend tout, s’étend à tout.»(Durkheim, 1991, P105). Au jugé, la société haïtienne d’aujourd’hui relève-t-elle de ce type de sociétés?

Si on veut être objectif et réaliste, on doit reconnaître que, depuis le 7 février 1817, date à laquelle le gouvernement haïtien a accueilli royalement John Brown et James Catts, le terrain commençait déjà à se dérober sous les pieds du colosse qui n’est plus aujourd’hui qu’un élément culturel, une sous-culture. Il est devenu une sous-culture, parce que, comme religion, il n’est plus capable de faire courir tous les Haïtiens avec des enjeux qui lui sont propres. Brillant intellectuel qui a les pieds bien sur terre et qui accorde à la crédibilité toute son importance dans la dynamique de la science, le professeur Leslie F. Manigat pèse chaque mot. Il a bien saisi tous les éléments qui forment la structure de la société haïtienne. Voilà pourquoi, dans la citation sur laquelle la thèse cherche à s’appuyer, il ne parle du vodou comme étant la culture du peuple haïtien. Il le définit plutôt comme étant « une culture.» (La thèse, Page 116). Certainement, le professeur Manigat est capable de distinguer le défini de l’indéfini. S’il dit que le vodou est une culture, c’est qu’il reconnaît implicitement que le colosse n’est pas le seul joueur sur le terrain. En effet, dans l’interstice entre le géant catholique et le colosse vodou, il y a l’avorton protestant que même une taupe peut voir.

La thèse mérite appréciation pour la somme d’effort, d’énergie et de recherche qu’elle a exigée de la part du locuteur. Mais à la lumière des outils dont nous nous sommes servi et qui nous ont permis d’analyser et de comprendre son argumentaire, il apparaît très clairement qu’elle est falsifiable. Sa falsifiabilité transparaît à travers le moyen utilisé par le locuteur pour avoir une base de comparaison. L’analyse nous le montre, la thèse se situe dans une logique comparative. L’abc de toute approche comparative veut qu’il y ait une base de comparaison. Alors, pour que le locuteur puisse avoir cette base, il est forcé de placer l’Évangile de Jésus-Christ sur le même piédestal que l’objet d’analyse. Le vodou est culture et l’Évangile de Jésus-Christ est «déjà-toujours culture». On ne compare que ce qui est comparable. Ça y est. Le tour est joué. On a deux objets comparables. Des lors qu’ils sont comparables, on n’a qu’à mettre au jour les points de ressemblance.

Jusqu’ici, c’est très bien. On voit le rapprochement intelligent qui est fait et qui a tout l’air d’une véritable combine. Analysé à la lumière de la tonalité de la thèse, ce rapprochement vise à montrer que l’avorton n’a pas sa raison d’être. Pour la simple et bonne raison qu’il est compatible avec l’objet d’analyse, il est redondant. En d’autres termes, puisque l’avorton ressemble à l’objet d’analyse et que, de ce fait, il est compatible avec lui, il est donc vain, il est de trop, il est inutile, « parce que l’Haïtien n’a besoin ni d’alternative ni d’antidote au vodou ». (La thèse, Page 207). Aussi et surtout, l’idée qui sert de soubassement au fait d’établir une équation entre les deux veut que deux entités compatibles soient non contradictoires, et en elles-mêmes et par leurs conséquences. En somme, quoi qu’il en soit, le rapprochement qui est fait entre l’objet d’analyse et l’Évangile de Jésus-Christ au moyen de la culture comme concept opératoire permet de saisir tout l’effort qui est déployé si ce n’est pour éliminer l’avorton du moins pour banaliser sa présence sur le terrain.

Mais la question qu’on ne peut s’empêcher de se poser est celle-ci : est-ce que le rapprochement entre l’objet d’analyse et l’Évangile de Jésus-Christ est justifié? Donne-t-il le résultat attendu? Décidément non. Le résultat de la comparaison que la thèse a faite entre les deux entités affirme qu’il n’y a pas d’incompatibilité entre elles. Pourtant, ce résultat est falsifiable, dans la mesure où il n’est pas en harmonie avec des faits du quotidien et la conclusion des recherches scientifiques portant sur la problématique que la thèse développe.

Par ailleurs, la thèse est truffée de problèmes méthodologiques et d’ambiguïtés. C’est une anguille intenable. Sa validité et sa crédibilité laissent beaucoup à désirer. Il n’est pas vrai qu’il y a compatibilité entre l’objet d’analyse et l’avorton, ce roseau qui n’a jamais eu besoin des béquilles de l’État pour poursuivre son petit bonhomme de chemin et s’imposer comme sous-culture dans l’espace social haïtien. Entre l’objet d’analyse qui a sa manière de voir, de penser, de sentir, d’agir et l’avorton qui a la sienne propre, il y a toujours eu dialogue. Et c’est grâce à ce dialogue constant que nombre de gens qui sont aujourd’hui des fils légitimes de l’avorton ont pu fausser compagnie au colosse. La thèse est glissante. Elle glisse sur les concepts qu’elle utilise. Elle glisse aussi sur l’avorton. Dépourvue d’os, elle n’est pas capable d’excorier ce dernier, voire le transpercer.

En conclusion, la thèse est à mettre au rancart. Pourquoi? Parce qu’elle est un flop méthodologique et logique. Elle est un flop logique parce qu’elle part d’une prémisse qui offusque le bon sens et qui n’est donc pas conforme à la vérité. Cette prémisse veut que l’Évangile de Jésus-Christ soit «déjà-toujours culture». Elle est absolument fausse, parce que l’Évangile de Jésus-Christ n’est pas un produit du cerveau humain. La prémisse est donc inacceptable, car pour qu’une prémisse soit acceptable, elle doit respecter «trois critères de base, savoir : 1) ne pas contenir de contradiction; 2) être claire et ne pas souffrir d’ambiguïté et 3) être vraie.» Cela dit, l’Évangile de Jésus-Christ s’incarne avec Jésus-Christ et par Jésus-Christ. Il prend la forme du moule culturel dans lequel il s’incarne. Mais il n’est pas «déjà-toujours culture». Il est plutôt déjà-toujours divin. Il ne peut donc pas être placé au même niveau que l’objet d’analyse qui est une sous-culture, c’est-à-dire ce qui vient de l’humaine nature. Et puis, alors que « La culture, nous le savons, n’est pas une donnée, mais un processus toujours en voie de définition, une pluralité de discours et de représentations qui se font concurrence » (N. Khouri, P.198), l’Évangile de Jésus-Christ, lui, il est une réalité qui ne varie pas.

Puisque la prémisse ne répond pas au critère d’acceptabilité, les trois valeurs Amour, Justice et Joie que la thèse trouve identiques chez les deux entités ne se correspondent pas vraiment et ne renvoient pas aux mêmes pratiques. Par exemple, sous le rapport de la justice, on ne peut et ne doit parler de ressemblance. La Bible compare la justice de Dieu à un feu dévorant. Peut-on dire cela de la justice dont parle la thèse? De même, la joie dont parle la thèse est le privilège exclusif des adultes. Elle est privative, dans la mesure où les enfants qui sont laissés à l’écart de tout sèvis lwa ne peuvent pas y goûter. Chez l’avorton, la famille au grand complet, c’est-à-dire, celle qui comprend le père, la mère et les enfants, connaît l’euphorie qu’apporte dans les cultes d’adoration et les réunions de prière la présence bénie du Paraclet. Peut-on parler de compatibilité? C’est N O N.

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