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DOSSIERS
Note de l'éditeur :
Il y a quelques jours, le pasteur René Auguste a
fait parvenir au journal une critique de la thèse de Jean Fils Aimé " Vodou, je
me souviens ".C'est un excellent travail qui mérite des félicitations. Nous
remercions notre frère d'avoir choisi notre journal pour en faire la
divulgation. Nous espérons que nos lecteurs apprécieront ce texte et ne
tarderont pas à nous faire parvenir leurs réactions.
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Vodou, Je me souviens :
Le combat d’une culture pour sa survie,
Une anguille et un tissu d’ambiguïtés et de contradictions.
(1ère partie)
Par Rév. Dr Jean-René
Auguste
C’est aux auteurs que je lis, quelles que puissent être
leur célébrité et leur influence, de faire le nécessaire
pour
me convaincre, si cela les intéresse, et non à moi de
leur
faire plaisir en affectant d’être convaincu ou en évitant
de
faire savoir que je ne le suis pas.
Jacques Bouveresse
Un homme
qui s’aimait sans avoir de rivaux
Passait
dans son esprit pour le plus beau du monde :
Il
accusait toujours les miroirs d’être faux,
Vivant
plus que content dans son erreur profonde
Jean de La Fontaine
Quel que
soit son bagage intellectuel, chacun peut se tromper
ou tromper délibérément
les autres, défendre la position officielle
d’une
institution ou d’un groupe particulier, être aveuglé
par ses
préjugés ou trop catégorique sous le coup de l’emportement
Son
intelligence et sa compétence doivent s’exercer dans
le cadre
d’une méthode et d’un contexte de travail appropriés.
L. V. Campenhout et col.
Vodou! Je me souviens, Le combat d’une culture pour sa survie, cette thèse est le résultat de grands efforts de recherche et de réflexion. À la lire comme il se doit, on ne peut s’empêcher de reconnaître que le locuteur a investi beaucoup de temps et d’énergie pour la pondre. Mais on doit reconnaître aussi que la montagne en travail n’a pas réussi à mettre au monde ce qui correspond à la somme de travail et d’énergie qui a été dépensée.
Cela dit, nous allons, dans les lignes qui suivent, montrer que Vodou, Je me souviens, Le combat d’une culture pour sa survie, est une anguille et un tissu d’ambiguïtés et de contradictions. Nous profitons de l’occasion pour rétablir les faits et indiquer notre position sur la place du vodou dans le champ social haïtien.
Avant tout, nous voulons définir les limites dans lesquelles nous nous cantonnons, en prenant sur nous d’intervenir dans le soi-disant débat que la thèse ci-haut mentionnée cherche vainement à lancer. Nos limites sont définies par la règle qui établit le modus operandi de tout chercheur sérieux en sciences sociales. Cette règle a été formulée par B. Lahire (2004 : P. 9) et elle stipule que « la critique scientifique peut et doit s’exercer si, et seulement si, il y a arguments (logiques ou empiriques) pour critiquer.»
Le respect de cette règle conduit à deux choses : 1) l’obligation de lire comme il se doit la thèse à critiquer, et 2) le refus d’entrer dans un diverticule personnel où la subjectivité prend le pas sur l’objectivité et où l’émotivité procède à l’éviction de la froide logique qui seule permet de coincer le locuteur sur son propre terrain. Chose plus intéressante encore à savoir et à souligner, c’est que ce refus est le palladium contre la tentation de se livrer à des attaques personnelles ou de s’immiscer dans la vie privée d’autrui. Bref, le respect de la règle ascétique qui informe les pratiques du chercheur vrai prévient tout dérapage vers un langage incongru et inapproprié et empêche de diaboliser le prochain. Dans cette optique, le spectre d’une vendetta est automatiquement écarté. En science, tous les moyens ne sont pas bons. Le chercheur est conditionné par la méthodologie à laquelle il a recours et par le lieu d’où il parle.
Terminons ce bref rappel des normes qui nous guident dans notre démarche critique par une pensée très instructive que J. Bouveresse a émise au sujet de la critique : «Tant que la critique réelle ne sera pas considérée comme une chose absolument normale et indispensable et le désaccord des adversaires de bonne foi comme plus intéressant et plus productif que le consentement des dévots, il n’y a pas de salut pour notre philosophie».
(1984, p.45) Ce que Bouveresse dit ici de l’attitude à adopter devant la critique en philosophie peut s’appliquer à tous les champs du savoir dont celui d’où émerge la thèse : Vodou, je me souviens, Le combat d’une culture pour sa survie.
À propos de cette thèse, nous nous figurons qu’elle a été lue par l’ensemble des lecteurs du Monde Évangélique. Conséquemment, nous nous limitons à en donner ici un résumé cursif. Question de mettre la table pour tout le monde et de bien montrer où le bât blesse.
La finalité de la thèse semble être agonistique (Page 1, 2ème paragraphe). Mais ce qui est très évident et qui ne laisse donc planer aucun doute, c’est l’objectif que la thèse poursuit et qui est celui de déterminer s’il y a compatibilité entre le vodou et la foi chrétienne. D’entrée de jeu et dès la première phrase de son introduction, la thèse pose le problème : «le vodou et la foi chrétienne sont-ils compatibles?» (Page 1). Pour répondre à cette question, elle fait appel à deux concepts clés : la culture et l’inculturation. Toutefois, dans le contexte, c’est l’inculturation qui est le concept phare, le fil conducteur qui guide le locuteur vers la réponse à ce problème qui l’«a longtemps préoccupé en qualité de croyant chrétien.» (Page 1). Plus qu’un concept phare, l’inculturation est une panacée, elle «résout définitivement un problème deux fois millénaire, à savoir qu’il n’y a pas de foi chrétienne pré-usinée qu’il faut imposer à la culture locale réceptrice.» (Page 69).
La thèse commence par considérer le type de rapport qui est historiquement tissé entre les deux identités : vodou et foi chrétienne. Les révélations de l’histoire montrent que les rapports entre les deux ont toujours été de type conflictuel. La foi chrétienne à laquelle elle identifie le catholicisme et le protestantisme s’est toujours opposée au vodou. Sauf que cette opposition n’a pas sa raison d’être, étant donné qu’« il n’est pas possible d’être Haïtien sans être vodou» (Page 115). À la vérité, que l’on soit d’obédience protestante ou que l’on soit de foi catholique, tout le monde est vodouisant dans l’âme. « Car l’Haïtien est vodou en dehors de tout rapport avec le Grand-Mèt, c’est-à-dire sans croyances aux loas. Il peut ne jamais se rendre à un humfor pour y faire un sévis ou pour y offrir un manjé-loa, il n’en demeure pas moins qu’il est vodou par la culture reçue à la naissance. Le vodou est donc posé comme son mode d’être au monde.» (Page 118). Le «vodou n’est pas que la religion de la majorité, c’est aussi et surtout le ‘’ ciment ‘’, c’est-à-dire le substrat de la culture du peuple haïtien.» (Page 2) «C’est qu’à tout prendre, la foi vodouesque fait office de religion de l’âme haïtienne» (Page 130). «Autant dire que le vodou demeure présent chez l’Haïtien même quand il adhère au protestantisme». (Page129) « Même lorsque l’Haïtien se convertit à une autre foi religieuse, les croyances vodouesques ou la vision du monde vodouesque continue d’expliquer son attitude et son comportement vis-à-vis des autres et de la vie en général.» (Page 128).
Pour appuyer sa position sur le vodou en tant que culture, la thèse cite certains chercheurs de renom dont entre autres Leslie F Manigat qui déclare : «Et puis le vodou est une culture, une authentique culture à la base, et doit être traitée comme telle dans le cadre d’une politique culturelle de progrès.» (Page 116). En somme, la thèse note, en lien avec la place de l’objet d’analyse dans la culture haïtienne, qu’il y a trois écoles de pensée. Bien qu’elle n’ose prendre position ouvertement, on découvre sans peine où elle se loge, puisqu’elle établit une équation entre vodou et culture. Elle adhère sans nuance à tout ce qui forme les points nodaux de ces courants de pensée.
En ce qui concerne l’Évangile de Jésus-Christ dont elle fait le synonyme de la foi chrétienne, il «est déjà-toujours culture!» (Page 69). Par toutes sortes d’acrobaties intellectuelles, la thèse arrive à faire un amalgame entre foi et l’Évangile de Jésus-Christ. Pour elle, «cette manière de vivre l’évangile par cette communauté locale devient foi chrétienne dans cette communauté » (Page 70). «la foi est déjà-toujours culture.» (Page 54). « Nous nous rappellerons que l’évangile qui est déjà-toujours culture, n’a ni une nature ni un caractère défini une fois pour toutes. Son message qui est déjà-toujours culture se récrée à chaque fois au gré de la culture locale qui en est dès lors factrice et matrice.»(Page193).
Puisqu’il en est ainsi, puisque l’Évangile de Jésus-Christ et le vodou, c’est du pareil au même, les rapports conflictuels ne sont pas au fondement de la logique des deux cultures : le vodou et l’Évangile de Jésus-Christ. Ces rapports conflictuels sont artificiellement produits, ils constituent un épiphénomène axé sur «un malentendu qui s’est propagé grâce à deux préjugés d’ordre respectivement historique et christologique» (Page 215), car en fait, «La foi chrétienne ne devrait être hostile à aucune religion ni à aucune culture auxquelles elle serait antithétique ou avec laquelle elle serait incompatible» (Page 208), vu que l’inculturation fournit le mécanisme par lequel le contact peut être établi sans heurts. D’autant plus que« la foi chrétienne et la culture locale sont placées dans une perspective d’interrelations et de transformations mutuelles» (Page 70). « La culture locale est dès lors matrice et factrice, c’est-à-dire constitutive de la foi chrétienne et de l’évangile» (Page 69) «Il ne faut surtout pas chercher à opposer vodou et foi chrétienne, comme si elles étaient deux religions opposées». (Page 205)
L’inculturation qui «dégage le sens d’une insertion ou d’une motion avec l’idée de tension» (Page 71) permet donc un dialogue (Page 200), dans la mesure où elle «suppose la prise en compte de nos valeurs culturelles d’une part, et les intuitions fondamentales de la foi chrétienne qui s’y insèrent, d’autre part» (Page 200). S’il y a donc conflits entre les deux entités, cela est dû aux porteurs de l’Évangile, les missionnaires occidentaux qui veulent «désapprendre à être Haïtien» (Page 3). « On l’a vu depuis l’époque coloniale, les missionnaires ont utilisé des termes comme religion satanique, superstitions, sorcellerie pour le qualifier. Il en résulte que l’Haïtien depuis l’époque coloniale jusqu’à nous (dixit) jours, perçoit sa propre culture ou sa religion comme une honte.» (Page 203) Car tout compte fait, le vodou est compatible avec la foi chrétienne, en ce sens qu’il existe des « traits de ressemblance entre le système vodouesque et la tradition judéo-chrétienne sur au moins trois : thématiques fondamentales» : 1) le concept de Dieu 2) la communauté et 3) la vie (Page 200-201)
Compte tenu de ces traits de ressemblance, «Ce dialogue est justifié, parce que la dynamique même de l’inculturation de la foi chrétienne en terre haïtienne le réclame». (Page 200). Sur la base d’un possible dialogue, la thèse répond à la question de départ et soutient fermement «qu’il n’y a pas d’incompatibilité entre les valeurs de la foi chrétienne et celles du vodou haïtien». (Page 201). Elle nomme ces valeurs communes qui sont au nombre de trois : Amour, Justice et Joie. (Page 202). Voilà l’essentiel de Vodou, je me souviens, Le combat d’une culture pour sa survie.
À suivre!