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LE MONDE ÉVANGÉLIQUE |
DOSSIERS
LE VAUDOU DANS LA CULTURE HAITIENNE, UN REGARD
SOCIO-ECONOMIQUE
Bénédique PAUL*
La première fois que j’ai eu à écrire sur la question du vaudou, c’était dans une dissertation d’examen dans le cadre du cours de sociologie rurale dispensé à la faculté d’agronomie et de médecine vétérinaire de l’université d’Etat d’Haïti. Depuis, il m’a semblé une réalité incontournable dans la vie rurale d’analyser le phénomène « vaudouesque », que l’on soit évangéliste, sociologue ou tout simplement économiste du développement comme moi.
Apparu presqu’au même moment que l’évangile en Haïti, le vaudou conserve toujours un caractère rural et rustique toujours en opposition à l’évangile. Bien que les intérêts mercantilistes (coloniaux) des premiers évangélistes aient fait retarder l’expansion du christianisme en Haïti, ce pays présente depuis plusieurs décennies un pourcentage de chrétiens suffisamment élevé pour nuancer les fantasmes des défenseurs idéologiques du courant animiste. En effet, le vaudou dans sa première version – version Boukman – a aidé l’haïtien esclave à se construire un imaginaire capable de braver la vigilance et la violence des colons. En ce sens, il est utile de rappeler combien le vaudou a contribué à la libération d’Haïti de l’esclavage. Mais à l’heure actuelle, peut-on faire l’exaltation du vaudou dans le cadre d’une comparaison avec le christianisme? Si les intérêts purement intellectuels de la plupart des recherches sociologiques sur le vaudou en Haïti proposent une réponse affirmative à cette interrogation, lorsque nous aurons considéré les aspects pratiques et contextuels de la question, le lecteur sera peut-être en mesure d’équilibrer les propos, du moins, c’est ce que j’espère.
I. La relation vodou et culture haïtienne
Dans sa thèse de doctorat et le livre « Vodou, je me souviens » qui s’en suit, Jean Fils-Aimé soutient que « le vodou est la substance de la culture haïtienne ». Selon l’auteur, le vodou est tellement lié à la culture haïtienne qu’il serait au point d’en devenir une identité pour l’haïtien. Cette thèse est déjà remise en question par plusieurs analystes. Il ne m’apparaît pas si fécond de m’attaquer personnellement à l’auteur. Cependant, son analyse nous pousse à chercher une meilleure considération de la notion de l’identité haïtienne, considération qui doit, me semble-t-il, provenir d’une observation directe de la culture haïtienne.
Vous avez dit « vaudou » ? – Le dictionnaire définit le terme vaudou (certains auteurs préfèrent écrire « vodou » ou « vodoun ») comme une « religion animiste pratiquée en Haïti, dans les Antilles et dans une partie de l'Afrique noire et du Brésil, intégrant de façon syncrétique des éléments du catholicisme et de la sorcellerie ». En effet, le vaudou est originaire de l'ancien royaume du Dahomey (Afrique de l'Ouest). Il est toujours largement répandu au Bénin et au Togo, comme dans le célèbre marché des féticheurs à Lomé.
Le vaudou n’est pas si propre à Haïti comme on a tendance à le croire. C’est à partir du XVIIe siècle que les esclaves originaires de la région d'Afrique Occidentale répandirent le culte vaudou aux Antilles et en Amérique. On le retrouve donc sous différentes formes à Cuba, en Haïti, au Brésil ou encore aux États-Unis, en Louisiane surtout. Mais bien avant l'Amérique, le vaudou s'est répandu en Afrique du nord par les esclaves amenés par les anciennes dynasties qui ont traversé l'histoire de cette région. Aussi le retrouve-t-on sous des formes différentes dans la région. Par exemple, au Maroc et en Algérie, il y en a une forme bien connue appelée Gnawa ou Gnaoua.
Maintenant, si le mélange du Gnawa au folklore religieux arabo-musulman n’en fait pas une identité pour cela, dans quelle mesure peut-on assimiler la culture haïtienne au vaudou? L’identité haïtienne présente une diversité inhérente à sa construction, mais aussi son évolution permanente. La culture haïtienne est un mélange de plusieurs cultures, d’un point de vu historique (acculturation), j’en veux pour preuve la langue créole haïtienne – on sait que la langue est le point de départ de la culture. Il y a dans la culture haïtienne une part espagnole, une part française (en témoigne le français parlé en Haïti) et une plus large part africaine. Depuis le XXème siècle, la culture haïtienne se modèle sur le standard américain. On peut prétendre que le vaudou a été au départ utile pour l’africain arraché de son territoire et coupé du reste du monde, dans les plantations coloniales. Cependant, plusieurs analystes sociaux se sont souvent questionnés sur son importance dans la culture haïtienne actuelle.
Parmi toutes les nations dans lesquelles le vaudou est pratiqué, aucune ne s’identifie à ce phénomène. Pourquoi ? Cette question mérite réflexion avant toute extase sociologisante. La raison me parait en tout cas de nature économique, on y reviendra. De l’Afrique, considérée comme le berceau de l’humanité, et par conséquent de celui des nations riches aussi, pourquoi Haïti retiendrait-il uniquement le phénomène vaudou ? Là aussi, il y a une simplicité d’esprit qui mérite d’être écartée, pour répéter ainsi Frédéric Nietzsche. On est en droit de se demander si le vaudou est le meilleur héritage que l’Afrique a pu léguer.
En effet, malgré l’expansion du christianisme en Haïti, il se conserve une racine vaudouesque tantôt mise marge (on se rappelle des persécutions des prêtres vaudous sous certains gouvernements en Haïti) tantôt honorée notamment sous la présidence de Jean-Bertrand Aristide, qui en a fait une religion officielle, en avril 2003. Cette racine fait effectivement partie du folklore religieux haïtien et, dans un cadre démocratique, elle se doit de représentation. Mais en aucun cas, il ne présente les caractéristiques suffisantes pour être le prototype de la culture haïtienne. L’haïtien se typifie-t-il à un vodouisant? Il me semble que même les tenants du courant de la promotion du vaudou ne s’identifient pas au vaudou et ils ont raison. Le vaudou ne constitue pas un élément favorable au développement économique et social d’Haïti. Bien au contraire, combien de conflits et crises internes au pays ont été attisés par ce genre d’animisme déraisonné. J’ai assisté à plusieurs conflits sanglants se succédant de génération en génération entre des familles se basant sur le phénomène vaudou. Il parait que les gouvernants qui se confient de préférence dans le vaudou contribuent plus au retard économique du pays qu’à son développement. Le lecteur haïtien en connaît des exemples. Le vaudou n’est pas et ne fournit pas une explication concrète ni compatible à la gestion saine de la chose publique. Elle fournit de préférence une sortie de haine, de rancune confinant depuis longtemps le pays dans un perpétuel recommencement.
Le vaudou est folklorique mais non codé. Les Lwas qui gouvernent dans ce culte sont de nature surnaturelle. Il n’a jamais contribué dans aucune nation au développement économique. Bien au contraire, tous les économistes savent que le développement économique et social d’une nation passe par le fait de se débarrasser de tout éventuel carcan culturel contre-productif. En cela, comme l’a bien remarqué le très célèbre sociologue et économiste Max Weber, le protestantisme a donné une grande avance aux nations occidentales dans leur développement économique capitaliste.
II. La notion de religion en Haïti : entre vodou et christianisme
Les Haïtiens se disent soit chrétiens protestants soit catholiques. Il est rare, l’Haïtien qui se présente comme un vodouisant. En effet, le vodouisant se présente ordinairement comme un catholique. Evidemment, le vaudou haïtien se présente comme un syncrétisme faisant appel au Dieu chrétien et aux esprits animistes appelés Lwas. Beaucoup de sociologues avisés se gardent d’appeler le vaudou religion. En effet, le vaudou est un culte – un culte animiste. Le panthéon vaudou est fait d'une multitude de Lwas, qui sont des esprits, ou dieux inférieurs, pouvant entrer en communication et même collaborer avec les humains. Ces Lwas se matérialisent le plus souvent dans des objets inanimés de la nature, tel des pierres et des arbres, d’où le caractère de "rituel animiste" appliqué au vaudou.
Le vaudou africain ne comporte pas les concepts de paradis et d'enfer. En Haïti aussi, le vaudou ne propose pas une explication de l’origine de l’homme. Il ne propose pas non plus une fin à ses adeptes ni une explication au phénomène de la mort. Le vaudou est le seul culte en Haïti qui vénère le diable. Il conserve encore de façon perceptible les clichés, les lieux communs et les fantasmes véhiculés par le passé. Ainsi pour beaucoup d’Haïtiens, s'inspirer du vaudou renvoie au satanisme, au cannibalisme, à la sorcellerie et aux envoûtements, etc. Pour ces raisons, parmi tant d’autres, il me semble que le vaudou ne mérite pas l’appellation de religion, au même titre que le christianisme. D’ailleurs, ces mêmes raisons ternissent beaucoup l’image d’Haïti à l’extérieur, car ce genre d’animisme est trop assimilable à un mode de vie et de penser pré-historique.
En se tenant à l’étymologie latine re-ligare signifiant « re-joindre » ou « re-lier », proposée par Lactance (L. Cæcilius Firmianus, dit Lactantius est un rhéteur né vers 250 en Afrique romaine et mort vers 325), le mot religion est compris comme étant la relation de l'humain au divin, mais aussi des humains les uns aux autres. Dans le protestantisme, cela désigne la dimension bi-directionnelle (verticale et horizontale) du culte religieux.
Selon les sociologues, la religion a plusieurs composantes. D’abord, il y en a une cosmogonie c’est-à-dire une façon d'expliquer le monde et son origine. Il y en a aussi une spiritualité, des rites, une éthique et une identité collective. Il me semble que l’éthique fait défaut au vaudou. L’éthique renvoie à un ensemble de principes moraux, de commandements, de droits et de devoirs. De plus, le vaudou n'a pas de structure hiérarchisée, il lui manque certains éléments-clés comme un dogme (que l’on ne remet pas en question) et un mythe fondateur. Si une bonne partie de la population haïtienne garde au moins dans le langage les traces des croyances mythiques du vaudou, on ne peut, même en l’absence de statistiques fiables, nier l’existence de la généralisation du catholicisme. De plus, les chrétiens protestants comptent à eux seuls pour plus de 30% de la population totale.
La religion a pour caractéristique d’apporter à l’homme une explication aux questions qu’il se pose sur la façon dont le monde fonctionne, sur la place qu'il occupe dans celui-ci et sur sa raison d'être. Elle doit aussi poser des questions sur le rapport de l’homme à autrui. Or le vaudou faillit sur beaucoup de ces éléments. Son explication sur le rapport de l’homme à autrui entraîne trop souvent des conflits injustifiés si bien qu’il contribue plus à la destruction qu’à la construction sociale, du moins en Haïti. Le vaudou ne permet donc pas au même titre que le christianisme ou une autre religion reconnue d’améliorer la vie de l’homme en société. Il ne véhicule pas de valeurs stables et collectivement acceptées servant à instituer l’humain.
III. La problématique sociale du vaudou
La problématique de la vie sociale de l’individu devrait être au centre de tout débat théologique. A ce titre une religion digne du nom doit proposer une explication mais aussi une alternative meilleure pour la vie de maintenant et de celle d'à venir. Or, depuis l’indépendance d’Haïti, le 1er janvier 1804, le vaudou n’a permis d’améliorer même pas l’image de ses propres pratiquants. Il n’a pas contribué à l’épanouissement de ses adeptes d’un point de vue social et économique. Ses principales manifestations sont de nature fétichistes et par conséquent contre-productives. Aussi, il est pratiqué en marge de la société globale, en toute clandestinité, par des masses pauvres vivotantes ou par des riches en quête d’imaginaire. Même ses propres défenseurs savent qu’il n’améliore aucunement l’image de ceux qui le pratiquent. A ce titre, le développement d’Haïti n’a aucunement besoin du phénomène vaudou pour se faire. Si tel en était le cas, le pays serait déjà classé parmi les puissances mondiales.
La promotion du vaudou est ordinairement faite pour des raisons politiques (politiciennes). Par ailleurs, telle pratique correspond à la déresponsabilisation de certains gouvernants incapables de gérer convenablement la chose publique. Ce faisant, ils parviennent stratégiquement à diluer les attentes des masses pauvres dans l’imaginaire vaudouesque et mythique. Aussi peut-on trouver une logique/explication rationnelle à l’ablution (du latin ablutio = je me lave) qui remplace les cures médicales et hygiéniques chez la plupart des adeptes.
Selon l’approche de la théologie de la demande, la religion ne se pense pas comme une option mais comme l'un des procédés non-optionnels, universels, par lesquels une société se perçoit, trouve et prend sa place dans le monde. En vérité, il n’apparaît finalement pas faisable pour Haïti de se faire une place dans le monde par le biais du vaudou. Le concert international des nations prend aujourd’hui une tournure économique exacerbée incompatible à la logique du vaudou. Lors de ma première dissertation sur le vaudou, il m’a semblé avoir une importance du point de vue environnemental, bien que marginal. J’entendais par là sa contribution à la création de mythes permettant une certaine conservation d’espèces naturelles, par leur déification. Mais le problème semble désormais dépasser une si simple analyse, car cette forme de croyance va à la limite de l’aliénation de l’entendement humain. En effet, d’un point de vue de l’exploration du capital humain (principal potentiel d’un être humain constitué par son capital intellectuel et son capital santé), l’individu haïtien est bien capable d’autres choses d’une utilisation autre que la simple adoration des ressources de la nature. Ce serait dommage d’amener l’Haïtien post-dessalinien à l’état des Arawaks et des Caraïbes d’Haïti.
Si le vaudou a pu être appelé, par extension, la religion des esclaves, il n’est pas raisonnable de l’assimiler à l’identité de l’Haïtien du XXIème siècle. Non seulement cela constituerait un affront aux héros de la libération haïtienne d’il y a deux siècles, mais aussi ce serait enfoncer Haïti un pas de plus dans le chaos. Le vaudou est de toute évidence plus un culte qu’une religion. Une compréhension exacte de carte religieuse d’Haïti et une appréciation judicieuse de l’évolution de la culture haïtienne n’autorisent pas d’enfermer cette dernière dans la seule dimension simpliste du vaudou.
* Bénédique PAUL, économiste
du développement
Diplômé Ingénieur-Agronome de l’Université d’Etat d’Haïti
Diplômé Master of Science du Centre des Hautes Etudes Méditerranéennes
Diplômé Master Recherche de l’Université Paul Valéry – Université Montpellier
III
Doctorant en Sciences Economiques au Laboratoire des
Sciences Economiques de Richter, Université Montpellier I, France.