LE MONDE ÉVANGÉLIQUE

DOSSIERS

Le Da Vinci Code : Réaction d’un théologien
Jean Fils-Aimé, Ph.D
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Les quatre questions fondamentales que le film pose au chrétien.

Qu’est-ce qui changerait à ma foi de chrétien s’il était prouvé historiquement que Jésus avait été marié à Marie de Magdala?

Qu’est-ce qui changerait à ma foi de chrétien s’il était prouvé qu’à la crucifixion de Jésus, Marie de Magdala, son épouse, portait en son sein sa fille?

Qu’est-ce qui changerait à ma foi s’il était prouvé historiquement que de cette fille sont nés des fils et des filles, qui ont donné naissance à leur tour à des fils et des filles dans la lignée royale des Mérovingiens?

Qu’est-ce qui changerait finalement à ma foi de chrétien, s’il était  prouvé que les évangiles synoptiques ne disent  pas tout sur Jésus?

Voilà à mon sens, les questions qui tissent la trame du film Da Vinci Code, et que je me suis posées d’ailleurs à son visionnage.

Réponse

Aux quatre questions précitées, je réponds franchement et sans détour : rien.

Au contraire, je me suis senti tout à fait confortable dans ma peau de croyant du XXIe siècle  débutant, en visionnant un film qui brosse un portrait plus humain de Jésus, c’est-à-dire, d’un Jésus qui a vraiment planté  sa tente dans la réalité humaine, avec toutes les contingences que comporte notre humanité; à l’exception du péché.  Cependant, ne perdons pas de vue qu’il s’agit d’un roman, c’est-à-dire, d’une œuvre de fiction.

Un Roman qui joue sur deux tableaux : le vraisemblable et la légende

Avant même de relever les enjeux  du film de Ron Howard,  il ne serait peut-être pas inutile de se rappeler que le Da Vinci Code, est la mise en scène littérale du roman éponyme de Dan Brown.   Ce roman, c’est-à-dire, œuvre de fiction par définition, reprend une thèse qui circule depuis le IIe siècle de notre ère.  Cette thèse que l’on retrouve entre autres, dans l’évangile selon Philippe et dans l’évangile selon Marie, soutient que Jésus a été marié à Marie Madeleine.   Celle-ci, loin d’être une prostituée, est le prototype même du disciple chrétien.   

La thèse est-elle fondée? Est-elle vraie?

Qu’elle soit fondée, il faut l’admettre sans ambages, puisqu’elle repose sur des documents qui datent de la même époque que les évangiles canoniques, c’est-à-dire, Matthieu, Marc, Luc et Jean.   Est-elle vraie?  Personne ne sait.   Et ce n’est pas la curiosité qui manque...  La vérité c’est que les récits évangéliques ne sont  pas des documents biographiques au sens propre du terme. Ce ne sont pas des récits qu’il nous faut lire comme des documents d’histoire au sens où on lirait une vie de René Lévesque, de Toussaint Louverture ou de Jean-Claude Duvalier, par exemple.  Dans cette optique, la langue de Goethe permettait à  Rudolph Bultmann, théologien allemand du siècle dernier, un jeu de mots que le français rendrait à peine… S’agissant des évangiles, il parlait d’Historie versus Gechichte

Les évangiles sont donc des actes religieux, dont le langage est symbolique plutôt qu’empirique,  et qui  cherchent à susciter ou raffermir la foi, quitte à intégrer des mythes ou des légendes.  Si bien que tout récit évangélique joue sur deux tableaux : le vraisemblable et le mythe. Le mythe étant, selon Campbel, « ce qui ne s’est jamais passé et qui cependant se produit toujours ».  L’ensemble de ces légendes s’appelle dans  le grec koiné, la lingua franca du premier siècle, des logia .  

Or, d’une certaine manière, l’œuvre de Dan Brown ressemble à l’ouvrage d’un évangéliste vivant  à la fin du Ier ou au début du IIe siècles; et cela, sur deux points fondamentaux . Tous deux  se basent sur des traditions (plus ou moins fondées du point de vue de l’Histoire) et tentent de camper leur propre portrait de Jésus.   Tous deux sont des œuvres de fiction jusqu’à un certain point, qui provoquent des remises en question.  La grande différence, à mon humble avis est que chez Dan Brown, la légende choque et suscite des débats; tandis que chez l’évangéliste,  le mythe scandalise; mais suscite la foi en Jésus.

Il s’ensuit qu’il nous faut renoncer à l’habitude de lire les évangiles comme des récits pouvant nous aider à brosser un portrait historique de Jésus. Du quotidien de Jésus on ne sait pas grand-chose. Il se peut même que le Christ de la foi n’ait pas grand-chose à voir avec le Jésus de l’Histoire. Or, si l’on sait que le  Christ de la foi est né dans l’imaginaire pascal du premier siècle; il faut confesser humblement que le Jésus de l’Histoire n’a pas laissé de traces incontestables.  D’où le foisonnement de récits évangéliques qui circulaient à la fin du premier et au début du IIe siècles,  et dont les différents portraits de Jésus sont opposés les uns aux autres.  À titre d’exemple, selon les évangiles dits de  Philippe et de Marie, Jésus était marié, tandis que les évangiles dits  de Matthieu de Marc et de Luc ne disent mot sur la vie conjugale de Jésus.  Qu’est-ce à dire?  

La vérité est que les documents que nous détenons aujourd’hui et que nous appelons évangiles, ne viennent pas de la main des disciples dont ils portent les noms.  Ces noms  leur ont été collés très tard.   De fait, les évangiles ne sont peut-être pas l’oeuvre d’une seule main; mais en revanche les articles de foi de différentes communautés chrétiennes, se réclamant de Matthieu, de Marc, de Luc ou de Jean. Mais alors pourquoi le Nouveau Testament des chrétiens ne comporte que quatre Évangiles?

Le concile de Nicée(325)

Devant le foisonnement des évangiles dont les récits des uns s’opposaient aux autres, le Magister de l’Église s’est réuni, dans le cadre d’un concile convoqué et commandé d’une main de fer par l’empereur Constantin en 325 à Nicée afin de régler la question des deux natures du Christ(humaine et divine). Sauf que déjà, il fallait faire un tri parmi les nombreux récits contradictoires qui servaient de base aux discussions théologiques.  À l’ordre du jour était la question de la christologie; pourtant le problème des évangiles canoniques demeurait en filigrane.   Plus tard encore, aux deux  conciles régionaux  de Carthage(397, 419) les Évêques d’alors  jetèrent leur dévolu sur les évangiles attribués à Matthieu, Marc, Luc et Jean et les considèrent comme canoniques (c’est-à-dire, règles de foi); tandis que les autres sont relégués au rang d’apocryphes, c’est-à-dire, douteux.   Les évangiles dits canoniques sont-ils plus véridiques, c’est-à-dire, plus historiques que les autres? Nullement. 

Les arguments utilisés en leur faveur étaient pour le moins fantaisistes :  « Il ne peut y avoir que quatre évangiles, comme il y a quatre points cardinaux ».   Toujours est-il que  depuis le IVe siècle, ils nous ont été imposés manu militari par le Magister  de l’Église. Mais enfin bon,  Magister Dixit!

Il faudra attendre le XVIe siècle, au concile de Trente(1545-1563) avant que l’Église ne fixe définitivement le canon actuel du la Bible avec ses soixante-six livres.  Historiquement, les procédés et le criterium confinent  à l’arbitraire; quand on sait que du côté catholique l’épître dite aux Hébreux était difficilement reçue; tandis que du côté protestant, Luther ne voulait rien savoir de l’épître de Jacques qu’il appelle d’ailleurs « une épître de paille ».  Encore qu’il y ait le canon de l’Orient et le canon de l’Occident.

Les enjeux du film

Il me semble que le film met en relief quatre enjeux fondamentaux.  Le premier étant que les évangiles canoniques ne disent pas tout sur Jésus.  La question du célibat des prêtres, la crédibilité de l’Église catholique romaine et le sacerdoce des femmes. 

Je crois que si le roman de Dan Brown et  le film de Ron HoWard ont provoqué tant de remous, ce n’est pas tant à cause du portrait maffieux qu’ils brossent de l’Opus Dei(ce qui est déjà  passablement sérieux, d’autant que l’Opus Dei est une branche prestigieuse de l’Église catholique romaine qui a littéralement sauvé le Vatican d’une faillite dans les 80.) que parce qu’ils rendent l’Église catholique romaine complice d’une imposante supercherie; celle qui consiste à occulter une vérité fondamentale sur la vie privée de Jésus.   Cet enjeu a des répercussions sur deux débats contemporains de l’Église catholique romaine.  Et pour cause :

1-Si Jésus était marié, au nom de quel principe interdit-on le mariage aux prêtres;  d’autant que Pierre lui-même que l’ Église considère comme le premier Évêque de Rome était marié?

2-Si, conformément à l’évangile selon Philippe, Marie de Magdala( une femme) est le prototype, c’est-à-dire, le modèle des disciples, comment peut-on encore interdire le sacerdoce aux femmes ?

Or, qu’est-ce qui dans l’évangile selon Philippe dérange tant l’Église, pour qu’elle l’ait caché aux croyants?   La réponse à cette question se trouve peut-être dans le fait que toute théologie cache une idéologie.   Or une simple lecture de cet évangile révèle qu’il fait une large place aux femmes.  Et pour le Vatican ce n’est pas peu  dire!

En guise de conclusion

D’ici à quelques semaines, la fièvre du Da Vinci Code aura passé, cependant les questions qu’il soulève constitueront un boulet au pied de l’Église catholique romaine.  Mais, me dira-t-on,  elle en a vu d’autres!  

 Il me semble que le film oblige le croyant à penser sa foi en termes de ce qui est essentiel et de ce qui accessoire.  Pour moi, l’essentiel se résume dans la formule lapidaire de Paul :

Christ est mort pour nos péchés selon les Écritures.
Il a été enseveli selon les Écritures.
Il est ressuscité le troisième jour selon les Écritures

Mais vous me direz qu’il n’y a de preuve historique de la résurrection  de Jésus.   C’est vrai! Mais dites-moi comment pourrait-on jamais prouver hors de tout doute raisonnable la résurrection?  À mon sens, elle participe d’un registre suprahistorique. Conséquemment, je suis confortable dans ma foi au Christ, même si je n’ai pas de preuve historique de sa résurrection.  

Mais vous me direz que tout cela est absurde; c’est-à-dire, contraire à la raison. Dites-moi, cela change quoi à la vérité de la chose?  Et je vous répondrai que la raison n’est pas le seul critère de la vérité. En sorte que ce  qui est absurde n’est pas nécessairement faux!  Or, c’est de la vérité de la résurrection qu’il s’agit ici.  En plus,  qui me dira que puisque c’est absurde ce n’est pas crédible?   

L’histoire de la philosophie n’est-elle pas truffée d’illustrations absurdes qui n’en demeurent pas moins vraies?   Socrate nous en livre une, à titre d’exemple :  « Je suis un menteur ».   Du point de vue de la logique, cette phrase est absurde.  Car, si celui qui parle dit vrai, il n’est pas menteur; par contre, s’il ment il ne dit rien non plus.  Si bien que la seule façon pour cette phrase d’avoir un sens, c’est d’accepter qu’au moins ici, le menteur dise vrai.  Or, si les mots ont encore un sens, un menteur ne peut pas dire vrai.  C’est donc absurde! Pourtant, il arrive qu’un menteur dise vrai.   La raison a  donc ses limites!

Quant à moi, Credo quia absurdum.

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