DOSSIERS

Note : Une erreur commise lors de la transcription du texte a fait en sorte que certains paragraphes étaient décalés, ce qui a eu pour effet de dénaturer la pensée de l'auteur. Nous publions une version corrigée du texte afin de réparer cette erreur.

L’accommodement raisonnable
Dr. Jean Fils-Aimé, Ph.D., pasteur

Un vieux proverbe africain déclare substantiellement : « les bonnes frontières font de bons voisins ». Par ailleurs, en Occident on a appris à la petite école que la « liberté de l’un finit là où commence le droit de l’autre ». 

Ce sont là deux maximes qui semblent établir que pour parvenir à des relations humaines harmonieuses, il faut de l’effort mutuel, du discernement réciproque et de la prévenance. Voilà ce que suppose la savante expression des juristes, connue sous l’appellation non moins pédante de « l’accommodement raisonnable »; et que les philosophes identifient comme l’« accommodatio1 oppositorum ». 

Or, j’ai l’impression que pour parvenir aujourd’hui à un « vivre-ensemble » fructueux et enrichissant, nous aurons besoin de revenir aux diktats de l’accommodement raisonnable.  Qu’est-ce à dire? Un petit détour dans l’histoire universelle nous sera fort utile.

1789 advint!  La Révolution française. Les idéaux sur les droits de l’homme. La Charte des Droits et Libertés. La Révolution française allait changer pour toujours le visage du monde. Le visage de l’Europe elle-même, et celui d’autres pays de la planète-Terre. Si bien que depuis, et cela, jusqu’au vingtième siècle, les grandes nations se sont définies en termes de puissances esclavagistes ou non-esclavagistes. 

Le vingtième siècle fut marqué au coin des problèmes résiduels de la colonisation : le nazisme, l’Apartheid, le Ku Klux Klan, pour ne citer que ceux-là. Ces comportements conduisirent directement ou indirectement aux deux Grandes Guerres, tristement mémorables.

De nos jours, les rapports internationaux ne se définissent plus officiellement en termes de féodalisme, de colonisation ou d’esclavagisme. Est-ce la Modernité ou la postmodernité? Toujours est-il que l'on parle plutôt d’échanges, de mondialisation et de globalisation.

Que supposent ces termes, non moins savants et pédants?  En théorie - hélas en théorie seulement! - ils postulent que les frontières qui gardaient les pays isolés les uns des autres, ne devraient plus empêcher leurs populations et leurs gouvernements de collaborer de bonne foi en vue d’un vivre-ensemble à l’échelle planétaire. 

En effet, l’immigration devient un phénomène non pas marginal, ni sporadique, mais global, au sens étymologique du terme. En tout cas, le village global  transforme le monde en une mosaïque de peuples; sinon en un Melting Pot.

D’un point de vue commercial - l’argent demeure le nerf de la guerre! - les produits circulent entre les frontières sous le label du libre-échange. On crée des zones franches entre les pays frontaliers. Le commerce international aborde dès lors, sa phase bihémisphérique. D’un point de vue politique, les nations collaborent et parviennent à des coalitions, voire à des alliances franchement durables.  

D’un point de vue culturel, les humains semblent se rallier aux acquis de l’anthropologie et de l’ethnologie, qui veulent que toutes les cultures s’équivaillent; ces dernières étant l’expression du mode-d’être-au monde2 des peuples.

Et pourtant, les préjugés demeurent! Les sociologues parlent alors de comportements ataviques!  Et Dieu sait qu’ils ont la vie dure! 

Et  le 11 septembre 2001 survint!

J’ai l’impression que dorénavant, les préjugés des peuples subissent ce que j’aurai tôt fait d’appeler une mutation. Car, ils ne se fondent plus seulement sur la race, c’est-à-dire, la couleur de la peau, ni sur la situation socio-économique (selon que l’on est riche ou pauvre, instruit ou analphabète); mais fondamentalement sur la culture; c’est-à-dire, la religion, les croyances, la musique, la langue, etc.  

Depuis que George W. Bush a lancé son fameux « Tous ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous » - reprenant ainsi en les travestissant, pour alors mieux les pervertir! -, les propos pacifiques du Christ; les humains sont perçus comme faisant partie de deux camps antagonistes, se situant  aux antipodes l’un de l’autre : le camp du Bien ou le camp du Mal.  

Là encore, la rhétorique de Bush fait école. Depuis qu’il a parlé de « l’axe du mal », notre vision du monde a changé. Désormais, elle est manichéenne : nous sommes dans le Bien; et les autres sont dans le Mal. Qui pis est : le bien c’est moi; le mal c’est l’autre. S’agit-il d’ure reprise sarcastique de la désormais célèbre phrase de Jean-Paul Sartre « l’enfer, c’est les autres »?

En tout cas - ironie du sort! -, la nomenclature de Bush ressemble drôlement à celle de Ben Laden.  Or, précisément pour ce dernier, l’islam est le Bien et l’Occident chrétien représente le Mal.  S’agit-il de bushismes ou de benladenismes?  Qui reprend les propos de qui ? Qui imite qui? S’agit-il d’imitation ou de mimétisme? Dois-je voter?  Je me contenterai d’accuser; c’est-à-dire, de prendre acte.  En tout cas, la fin de la polémique bushbenladenienne n’est pas pour demain la veille… 

Or, aussi longtemps que l’autre est perçu comme le Mal, parce qu’il est issu d’une culture différente de la nôtre, nous entretenons nos préjugés défavorables, avec leurs cortèges de mépris, d’exploitations, de crimes et de guerres.

Pour en finir avec la vision manichéenne des autres

Nous vivons désormais dans un village global. Nos voisins ne sont plus nos compatriotes, ni des frères de sang et de race.  Ils viennent de partout. Ils sont porteurs de cultures, de croyances, de langues, de religions, de musiques et d’odeurs différentes de celles auxquelles nous sommes habitués.

Ces différences culturelles constituent l’un des  plus grands défis du vivre-ensemble moderne ( à part, la pauvreté et l’écologie). Or, il appert que deux attitudes s’imposent face à la différence :  

a- le durcissement qui conduit à l’indifférence, à la ghettoïsation,
ou
b- l’accueil qui débouche sur l’intégration. 

Je dis intégration et non assimilation.

Par l’intégration, l’altérité demeure; cependant, elle s’enrichit au contact du voisin. Par contre, l’assimilation cherche à avaler l’autre, à le ravaler, à l’engloutir, en nivelant, voire en ignorant sa différence.

De ces deux attitudes, il va sans dire que la seconde est la meilleure. Sauf qu’elle est la plus difficile. Car, elle nécessite de l’effort, du discernement, du respect pour les valeurs de l’autre.  En plus, elle perçoit la différence non pas comme une menace; mais comme un facteur d’enrichissement.

Or, lorsque la différence aura été perçue comme un merveilleux signe plus, alors on cessera de ridiculiser; voire de  « caricaturer » les croyances de l’autre au nom de la liberté de l’expression; et l’on provoquera conséquemment moins  de levées de boucliers et de soulèvements explosifs et incendiaires. Et dois-je rappeler qu’ils ne sont ni légitimes ni justifiables; dès lors condamnables?

Qu’il me soit permis, en terminant, de reprendre un  mot célèbre de Jean-Paul II :«Le chemin le plus direct à la paix, c’est le respect de la différence dans la pratique de la justice ».

1Dans la théologie scolastique classique, on parlerait de « coincidencia oppositorum ».
2Les Allemands parlent dans ce sens de Weltanschauung.

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